1866 |
Source : Correspondance, T. VIII., 1865-1867. |
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K. Marx, F. Engels
Correspondance
Marx à Engels, à Manchester
7.VI.1866
{Londres}, le 7 juin 1866.
Cher Frederick,
Dear Fred,
Je suis très gêné, étant donné que les dépôts chez le prêteur ont atteint leur Thulé [1] et que, d'autre part, on nous harcèle très fort. En ce qui concerne mon état physique, heureusement, plus rien n'est apparu qui fasse songer à un anthrax. Par contre, j'ai eu mal au foie et j'ai dû aller chez Allen, car Gumpert n'est pas à Londres et cette indisposition ne saurait être traitée à distance. J'ai encore presque une bottle [un flacon] pleine d'arsenic, mais, depuis quelques semaines je n'en ai plus pris, parce que mon mode de vie actuel ne se concilie pas avec ce traitement.
Est-ce que vous avez aussi souffert de la Consolidated Bank ? Le Dr. Rode était chez nous hier et il nous a raconté avec une joie sadique que Dronke a subi des pertes importantes à la suite du crash [krach] de Barnett.
La guerre aura donc lieu, à moins d'un miracle. Les Prussiens vont payer pour leurs rodomontades et, quoi qu'il arrive, c'en est fini en Allemagne de l'idylle. Chez les étudiants de Paris, la clique proudhonienne (Le Courrier français) prêche la paix, déclare que la guerre est dépassée, que les nationalités sont un non-sens, s'en prend à Bismarck et à Garibaldi, etc. [2] Comme polémique contre le chauvinisme, leur agitation est utile et compréhensible. Mais comme sectateurs de Proudhon (mes très bons amis d'ici, Lafargue et Longuet sont aussi de ce nombre), qui pensent que toute l'Europe doit et va rester tranquillement assise sur son cul jusqu'à ce que Messieurs les Français aient supprimé « la misère et l'ignorance » tout en souffrant eux-mêmes de cette dernière en raison inverse du tapage qu'ils font avec leur « science sociale », ils sont grotesques. Dans leurs articles sur la present agricultural crisis [crise agricole actuelle] en France, leur « science » se révèle de façon surprenante.
Les Russes, qui jouent sans cesse le vieux jeu consistant à jouer des ânes européens les uns contre les autres et à être tantôt le partner [partenaire] de A, tantôt celui de B, ont, ces derniers temps, indiscutablement pushed on [poussé] les Autrichiens.
parce que les Prussiens n'ont pas encore fait la concession convenable concernant l'Oldenbourg,
pour lier les mains aux Autrichiens en Galicie, et
certainement aussi parce que M. Alexandre II, tout comme Alexandre Ier (pendant sa dernière période), est d'une humeur si conservatrice dans sa morosité à cause de l'attentat, qu'il faut qu'au moins MM. ses diplomates usent de prétextes «conservateurs» ; or l'alliance avec l'Autriche est conservatrice. Que vienne l'opportune moment [le moment opportun], et ils montreront le backside [revers] de la médaille.
Le ton officiel des Prussiens style « blood and iron » [« par le fer et par le sang »] témoigne d'une grande anxiété. Aujourd'hui, ils adressent des compliments même à la Révolution française de 1789 ! Ils se plaignent de la susceptibilité autrichienne !
Ce qu'il y a eu de mieux ici dans le débat minable au parlement, c'est quand Disraeli [3] a mis sous le nez du malheureux Clarendon [4] la liste de ses péchés.
Salut.
Ton K.M.
L'enthousiasme italien va probablement recevoir une douche. Même ce qu'il y a là de mélodramatique (et qui d'ailleurs correspond au caractère de ce peuple) serait supportable, s'il n'y avait, tout à fait à l'arrière-plan, les espoirs mis en Badinguet [5]. Je ne peux pas oublier mon Isaac [6]. S'il vivait encore, quel tapage ne ferait-il pas ?
Notes
En français dans le texte.
En anglais dans le texte.
| 1 | C'est-à-dire un niveau qu'on ne saurait dépasser. Le prêteur sur gages est devenu aussi inaccessible que la légendaire île de Thulé. |
| 2 | Le Courrier français, que dirigeait le proudhonien Vermorel, était l’hebdomadaire de l’Association Internationale des Travailleurs en France ; il avait publié le 20 mai 1866, un appel des étudiants parisiens aux étudiants des universités d’Allemagne et d’Italie ; ce texte exprimait le point de vue proudhonien;Marx en fit une critique sévère, notamment eu égard au problème national au cours de la Séance du Conseil Général du 19 juin ; voir aussi la lettre de Marx à Engels du 20 juin 1866. |
| 3 | Benjamin Disraeli (1766-1848) : Chancelier de l’Échiquier dans trois gouvernements de Lord Derby (1852-53 ; 1858-59 ; 1866-68). Il allait devenir Premier ministre en 1868. |
| 4 | Disraeli critiqua le 4 juin 1866 devant la Chambre des Communes la trop grande mollesse du ministre des Affaires étrangères Clarendon pendant la guerre de Crimée et lors du congrès de Paris de 1856. |
| 5 | Badinguet : surnom de Napoléon III qui s’évada en 1846 sous ce nom de la prison de Ham, déguisé en ouvrier du bâtiment. |
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